Vos trente ans de carrière au Conservatoire National Supérieur de Paris ont été célébrés dans la joie et la convivialité. Qu’avez-vous ressenti à l’occasion de cet anniversaire ?

« Je ne m’attendais pas à un tel succès ; plus de quatre-vingt anciens élèves sont venus spécialement de toute l’Europe et du Japon. Ils ont manifesté beaucoup de joie à se retrouver pour jouer ensemble, cela m’a vraiment ému. Enseigner au Conservatoire de Paris est une responsabilité au regard de l’histoire. Vous y cheminez avec des artistes qui, vous le mesurez à chaque cours, seront parmi les meilleurs instrumentistes de la prochaine génération. »

 

Qu’attendiez-vous de ces quatre journées ?

« Au-delà de l’esprit festif, l’idée était de renforcer le lien entre le Conservatoire de Paris et les établissements dans lesquels enseignent mes anciens élèves et de faire un point sur la profession de saxophoniste. De tels moments peuvent être des « ascenseurs pédagogiques »; on remarque depuis plusieurs années une certaine frilosité, en France en particulier, vis à vis des études supérieures. Trop de jeunes préfèrent mettre un terme prématuré à leurs études et privilégient de petits emplois locaux. Ils redoutent leurs homologues étrangers aujourd’hui parfois mieux préparés pour le concours d’entrée. En plus des concerts et des master classes d’un niveau incroyable, les tables rondes sur le saxophone baryton, sur le quatuor de saxophones ou encore sur la recherche musicologique ont donné à entendre toute la diversité des nouveaux profils de carrière. Les saxophonistes compositeurs ont également été à l’honneur. »

 

Nicolas Arsenijevic et Vincent David
Nicolas Arsenijevic avec Vincent David et son orchestre

 

Quel est votre meilleur souvenir au conservatoire ?

« Il y en a beaucoup… Mais j’ai ressenti cet anniversaire un peu come un point culminant de mon métier de professeur. Les moments les plus intenses ont été les grandes rencontres. Dès 1990 j’avais invité des compositeurs de renom international comme Stockhausen qui a passé une semaine avec mes élèves pour préparer la création de « Linker Augentanz ». Ce sont des moments de révélation pour une classe. A la suite de cela certains élèves sont devenus compositeurs ! La pédagogie doit « révéler » le meilleur d’un élève, l’unicité de sa personne ; la rencontre avec les grands créateurs le favorise. Ce sont des moments privilégiés où ma vie artistique trouve un prolongement dans la vie pédagogique et inversement. Il s’établit alors une sorte de synergie entre les différentes casquettes du professeur. »

 

C’est essentiel pour vous de vous investir au-delà de votre carrière de concertiste?

« Ce n’est pas « au-delà », puisque c’est un même métier. Je n’envisage pas l’activité de concertiste sans transmettre les moyens d’y accéder. Le musicien transmet à un public. On considère à tort que la finalité est la scène. Le concert est la partie visible de l’iceberg mais pas la partie la plus importante. Les 90% immergés c’est la pédagogie, c’est cela le cœur de la musique. Sans désir de transmission un musicien est presque inutile. La vérité de la musique est dans la capacité à la transmettre.

Par ailleurs un cours est une performance, un moment de concert, un moment où l’on produit et où l’on est l’auditeur de son élève. Un musicien n’est pas un concertiste puis subitement un ouvrier spécialisé en pédagogie. La transmission est la partie la plus exaltante et la plus noble. »

 

Comment êtes-vous devenu conseiller chez Henri SELMER Paris ?

« Lorsque Messieurs Georges, Jacques et Jean Selmer m’ont proposé de remplacer Michel Nouaux comme essayeur ce fut à la fois un honneur et une grande interrogation. On ne pénètre pas d’emblée dans l’histoire de la facture instrumentale sans se poser la question de ce qu’on peut y apporter. Savoir jouer du saxophone n’est pas suffisant ! Comment participer à cette belle orfèvrerie du saxophone ?

Travailler aux côtés de tous ces ouvriers et des ingénieurs a été pour moi un révélateur. J’ai appris à me sentir partie prenante de ce grand corps de la facture instrumentale,  à assumer tout ce qui fonctionne, tout ce qui est extraordinaire et tout ce qui peut être amélioré. Mon image est aujourd’hui totalement liée à l’entreprise qui s’est elle-même « colorée » de mon aventure artistique personnelle.

J’ai contribué à la mise au point des saxophones Série III, fleuron de l’élégance et de la flexibilité sonore. Actuellement nous finalisons la mise en production d’un bec qui porte mon nom. La facture instrumentale est devenue pour moi, comme une seconde nature de musicien, une manière de rentrer au cœur de l’acoustique et d’entretenir un rapport à la fois plus proche et plus détaché du saxophone. J’ai soufflé dans  tant d’instruments, donné tant d’avis, rédigé tant de notes de classification des matériaux, des procédés de fabrication, sur l’ergonomie, consulté tant de propositions de l’usine et des musiciens !  Aujourd’hui, mon point de vue est très objectif et  un peu détaché de tout l’aspect passionnel qui se mêle généralement à la préférence du musicien pour tel ou tel instrument. Paradoxalement l’enthousiasme pour la beauté du son et de l’objet ne m’a pas quitté !  Je suis très reconnaissant à l’entreprise Selmer pour tout ce que j’ai appris dans cette longue relation de confiance réciproque. »

 


Claude Delangle dans les ateliers de Henri SELMER Paris

Concrètement, en quoi cela consiste-t-il ?

« La vérification de la conformité de la production est le premier axe de travail de l’essayeur. Le second valorise son rôle d’interface entre le marché (les collègues, les élèves, le milieu amateur) et l’entreprise dans toute son acception : de l’échelle artisanale à la production industrielle. Le troisième manifeste la quintessence de l’observation des deux premiers : la nécessité de travailler sur de nouveaux modèles et la mise au point des prototypes qui deviendront les modèles de référence de demain.

L’essai en aveugle des instruments issus de la production, notamment sur proposition de l’usine, permet d’éviter les dérives. L’acoustique d’un instrument ne tient pas seulement à sa forme et à la nature de son métal, mais également au processus de fabrication. Les questions de durée et de température, de vernis, de techniques de chaudronnage, etc. sont absolument invisibles pour l’instrumentiste, mais elles affectent considérablement l’acoustique. Le rôle de l’essayeur est de valider ou pas les processus. Nous coordonnons souvent des réunions auxquelles participent d’autres musiciens qui assurent un « conseil des sages » afin de prendre le recul nécessaire dans les grandes décisions. Il ne s’agit pas de fabriquer un instrument pour soi-même !

L’amélioration de l’ergonomie, de l’émission, de la justesse, d’intonation et la recherche sur l’évolution des esthétiques sonores est mise en œuvre par une équipe extraordinaire, très performante en terme d’acoustique musicale et de mécanique. C’est un travail très enrichissant. »

 

Comment décririez-vous en trois mots cette collaboration ?

« - Patience ! On ne fait pas évoluer l’acoustique d’un instrument d’un coup de baguette magique; on s’inscrit dans une histoire. Il faut faire preuve de patience, de sagesse. On ne fait rien sans une culture du son, une culture de l’organologie et une culture de l’entreprise. Selmer existait avant moi et existera après moi. On apporte une culture, une connaissance, mais on doit tenir compte d’un patrimoine.

- Créativité ! Avoir un son, une technique et un sens musical ne sont pas suffisants pour avancer dans notre métier. L’improvisation, l’écriture, la curiosité, la recherche musicologique et la collaboration avec des compositeurs sont indispensables pour façonner une identité musicale et s’inscrire dans l’histoire. C’est aussi tout cela que j’ai essayé de mettre en œuvre chez Selmer. Par exemple, ce qui est beau dans le bec qui sort actuellement, conçu en étroite collaboration avec Christophe Grezes et toute son équipe, c’est précisément l’équilibre de son qui s’inscrit parfaitement dans la grande tradition Selmer en se présentant comme la meilleure synthèse actuellement possible entre toutes les compétences requises d’un bec classique ouvert sur tous les répertoires : un mariage technologiquement ambitieux de l’ébonite sur un tube métallique plaqué or.

- L’empathie ! Trouver un langage technique et des objectifs communs entre les différentes esthétiques du milieu musical et le personnel de l’entreprise est un défi majeur. Les personnes avec lesquelles nous travaillons depuis 30 ans sont devenues des amis ;  c’est un peu ce qui couronne le tout. J’aime travailler en équipe et développer une relation de confiance. C’est ce qui apparu au fil des années avec Jérôme Selmer, Patrick Bourgoin, Christophe Grezes, Florent Milhaud et la plupart des personnels de l’usine. Les difficultés et les succès sont ainsi partagés par tous ! »

 

Des projets pour l'année prochaine ?

« De nombreuses tournées sur les cinq continents en 2020 et l’enregistrement d’un nouveau disque solo : une manière vivante de promouvoir le nouveau bec Claude Delangle ! »

Propos recueillis par Henri SELMER Paris le 28 novembre 2019

 

Vous pouvez visionner ci-dessous le teaser publié à l'occasion de l'évenement.