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Béatrice Berne« Forts de notre première expérience de confinement, comment allons-nous aborder le troisième acte, dans des conditions qui sont toutefois différentes avec des cours en présentiel pour certains et une activité scolaire maintenue ? Quel parti pouvons-nous tirer de cette situation plutôt déprimante et contraignante ? Après une forte déception ressentie à l’annonce d’un reconfinement, qui a entraîné l’annulation de mes concerts, je me demande comment travailler et renforcer le sens de notre mission de musicien enseignant.

En tant que professeure de la classe de clarinette du Conservatoire à Rayonnement Régional de Clermont-Ferrand, depuis 25 ans, je vous livre quelques exemples de mon expérience pédagogique depuis le confinement. »

"Lorsqu’il s’agit de faire apprendre quelque chose à quelqu’un, il ne s’agit pas d’exécuter une action mais d’établir, d’abord, une relation." (Martine Chifflot)
 

Les outils pédagogiques


« Lors du confinement en mars 2020, dans l’inconnue de la propagation de cette maladie, j’ai souhaité transmettre à mes élèves l’essentiel de ce que je savais, au cas où je mourrais de la covid 19. L’investissement pédagogique est devenu plus que jamais essentiel avec la question de la relation à l’élève et des conditions d’enseignement.

► Le téléphone a été mon principal outil de communication

Certains élèves étaient dans des zones de réseau faible ou peu équipés informatiquement. La mauvaise qualité et les nombreuses interruptions de la vidéo ont été compensées par la liaison téléphonique portable ou fixe (qui émet moins d'ondes nuisibles et libère les ordinateurs mobilisés par le télétravail parental). Le canal auditif permet une entrée plus intime du message car l’élément visuel disperse l’attention puisqu’il comporte de très nombreux signes. Les interlocuteurs se concentrent davantage sur la chaîne sonore et sa signification. Sans l'image, l'élève est écouté plus attentivement, il joue plus longtemps, il prend mieux conscience de ce qu'il donne à entendre. Il devient davantage acteur, explique ce qu’il va jouer, comment il a travaillé et gère plus la séance. L'élève se sent exister par l'écoute attentive du professeur. Les rapports écrits du cours et la rédaction des devoirs et conseils permettent un temps de maturation et d'analyse de la part des professeurs et des élèves. Cette autre temporalité est un moment propice à l’approfondissement.

L'apprentissage musical a révélé sa vraie nature : un moment de construction de la personne et des acquis, enrichi du réel plaisir d’apprendre, ce, avant même de se soucier du résultat.

En complément, dispensés en visioconférence, les cours ont été très utiles surtout pour les plus jeunes, qui ont besoin d’exemples visuels et de corrections posturales importantes.

► Les vidéos réalisées par les élèves (pour les examens de 3ème cycle amateurs ou les concours extérieurs) ont permis une meilleure maîtrise des outils et une prise de conscience objective de leur prestation et de leur image. Tout cela a suscité beaucoup de travail, de progrès et de motivation et d’échanges passionnants. »
 

Des liens renforcés


« Des liens multiples se sont tissés ou renforcés avec les parents, les collègues et l’institution.

La relation avec les parents a pu s'intensifier grâce à leur prise de conscience de notre métier et de notre pédagogie durant cette période. Certains parents prolongeaient le cours par une conversation et ces échanges ont permis de délier des situations non formalisées précédemment. Nous avons découvert les conditions d'apprentissage des élèves (un collègue pianiste a remarqué que son élève jouait sur un piano accordé un demi-ton en-dessous de la norme). Certains jouent dans des espaces beaucoup trop réverbérants, qui fatiguent leurs oreilles et leur entourage. De fait, j’ai abordé la notion de protection auditive et listé des solutions acoustiques (matières absorbantes, rideaux phoniques, tapis anti-vibrations, sourdines dans le pavillon, etc.,).

Nous avons beaucoup échangé entre collègues à propos de nos doutes, des conditions de déconfinement, en accord avec le protocole sanitaire. L’association des enseignants de notre conservatoire s'est positionnée sur les modalités de cette reprise dans notre établissement.

Depuis la rentrée, nos réunions d'enseignants par secteurs ont porté sur le bilan de notre expérience et sur les conditions d'enseignement, dans la perspective d’un éventuel reconfinement. Nous sommes équipés dans nos salles de cours d'un ordinateur et, depuis peu, d'une webcam et d'un logiciel teams pour pouvoir assurer éventuellement une pédagogie distancée sur notre lieu de travail. »
 

La reprise


« Lors de la reprise des cours au conservatoire, le protocole des règles sanitaires a été très strict et stressant pour tous. Lors des premiers cours, les élèves étaient très intimidés et nous n’osions plus nous regarder à travers ce panneau de plexiglass et cette distance qui nous séparaient. Nous étions pourtant si heureux de nous retrouver « en personne ». Je mesurais à quel point les élèves avaient manqué de l’exemple spontané, de l’énergie transmise en temps réel et du plaisir de jouer ensemble. Un cours est bel et bien cette relation vivante, chaleureuse et concrète que l’on ne peut pas remplacer. Il importera toutefois de lui substituer un ersatz consistant, comme nous allons essayer de le concevoir et de l’activer durant ce reconfinement. Le contenu, les méthodes et la culture transmis peuvent être modifiés par ces conditions d’apprentissage difficiles, l’essentiel est de mettre au centre de notre enseignement la relation pédagogique.

La philosophe Martine Chifflot nous rappelle très justement :

"Le pédagogue est celui qui accompagne l’enfant. Cet accompagnement est de tout instant. Il rassure en conduisant sur la bonne voie. Il épouse les contours des difficultés. Il est en état de veille et de souci d’autrui." (Autorité et Pédagogie, 2018)

Le fait d’avoir manqué de cours en présence, de liens concrets, nous en a fait mesurer toute l’importance. C'est ce retour actuel, personnalisé et attentif que l'élève attend des professeurs et ceci ne pourra jamais être totalement remplacé, même par le meilleur des tutoriels YouTube. L'élève prend aussi conscience de l'importance de l'art et, plus largement, de la culture. Cette Culture universelle qui le relie avec l'Humanité, dans ce qu'elle a de plus positif.

La perte des liens socio-affectifs peut susciter l’isolement, le décrochage, l’abandon, la peur d’agir, la passivité et le désespoir. Nos liens humains se sont renforcés pour nous adapter à ces nouvelles conditions, c’est notre plus bel enrichissement. »
 

Une nouvelle expérience


« Pour ce reconfinement, les conditions varieront, les élèves des classes à horaires aménagés et ceux du 3ème cycle seront peut-être en présentiel tandis que les autres expérimenteront des formes d’enseignement différentes.

Là encore, élèves et professeurs seront dans une même situation contraignante et devront respecter des règles imposées. Forts de nos expériences, nous pouvons imaginer et inventer de nouvelles voies de travail (improvisation, mémorisation orale, invention, etc.) et de liens (groupe WhatsApp de la classe, logiciel de l’établissement, telle la Chabriette au CRR de Clermont, etc.) tout en conservant nos objectifs pédagogiques et nos (bonnes) méthodes.

Pour atténuer une situation anxiogène, on pourra inciter l'élève à davantage improviser, à s’exprimer ou inventer. Cette libération des ressentis peut-être un exutoire ou une voie d'extériorisation, consciente ou non.

Afin de garder un esprit de groupe, de classe et d’établissement, il donc possible de :

  • Créer un parrainage entre « petits » et « grands » élèves afin qu'ils puissent échanger, se donner des conseils.
  • Créer un groupe WhatsApp de la classe, se donner des rendez-vous pour s’écouter telle une audition en ligne sur YouTube.
  • Rester reliés par l'amour de l'art (offrir au groupe son morceau préféré, son artiste favori, un paysage contemplé ou son animal mascotte, etc.).
  • Créer des projets interclasses, répéter (grâce à des montages vidéos).
  • Ecouter les concerts des professeurs de la saison du conservatoire, qui auront été mis en ligne.

Si les élèves se sont réinscrits, c’est parce que nous avons su maintenir une relation tout à fait exceptionnelle avec eux et qu’ils ont réalisé que : « On peut vivre sans musique… mais pas si bien », comme l’a écrit Jankélévitch. Nous avons la possibilité de faire vivre des moments heureux à nos publics grâce à notre passion de la musique.

J’espère pouvoir traverser cette période positivement pour transformer cette situation difficile en une nouvelle expérience pédagogique qui soit suffisamment féconde, humainement et artistiquement.

Je souhaite que nous puissions partager nos différentes approches entre collègues musiciens. Je remercie la Maison Selmer, et plus particulièrement Stéphane Gentil, de m'avoir sollicitée pour ce témoignage. »
 

Témoignage recueilli par Henri SELMER Paris le 30 Octobre 2020
 

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